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  • LITTERATURE / POESIE

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    Raharimanana (Crédit photo: D.R.)

    Raharimanana: Le chantre des déchéances du Sud

    Par Tirthankar Chanda | 24/04/2013

    (MADA.pro avec MFI) Avec son nouvel opus intitulé Enlacements, Raharimanana renoue avec son premier amour, la poésie. Dans une prose poétique au souffle épique emprunté à Aimé Césaire et au lyrisme élégiaque à la Hugo, le poète Malgache met en scène la trajectoire inexorable vers le chaos et l’aliénation d’un bateau ivre nommé « le Sud ».

    « J’écris de la parole », aime dire Raharimanana. Connu comme nouvelliste, romancier et auteur de théâtre, l’écrivain d’origine malgache rappelle volontiers qu’il est entré en littérature par la grande porte de la poésie. L’homme aime s’inscrire dans l’héritage des Rabearivelo et autres Rabemananjara, qui ont révélé au monde moderne les splendeurs et les misères de leur île natale – Madagascar – par la seule puissance de leur parole lyrique et combien originale. C’est d’ailleurs en obtenant en 1987 le deuxième prix du concours Rabearivelo de poésie que Raharimanana s’est fait connaître du grand public de son pays, avant de partir trois ans plus tard pour la France où il a fait la carrière que l’on sait.

    Un univers empreint de violence et de poésie

    Considéré aujourd’hui comme l’un des écrivains africains les plus importants et féconds, Raharimanana a à son actif plusieurs pièces de théâtre, des romans, des récits et des recueils de nouvelles. Ce sont ses deux recueils de nouvelles, Lucarnes et Rêves sous le linceul, parus respectivement en 1996 et 1998, aux éditions Le Serpent à Plumes, qui ont permis d’asseoir la notoriété de son univers empreint de violence et de poésie, devenu depuis la marque de fabrique de cet écrivain malgache.

    Raharimanana a renoué avec la poésie à proprement parler avec son poème épique Les cauchemars du gecko, écrit pour Festival d’Avignon 2009. Poésie encore, avec son nouvel opus Enlacements qui est un coffret réparti en trois brefs volumes (64 pages chacun) intitulés Des ruines, Obscena et Il n’y a plus de pays. Ce sont des textes intenses, au souffle épique, à mi-chemin entre chant, ode et élégie. Ils explorent la mémoire collective des Malgaches et autres Africains victimes de l’Histoire et de la concupiscence des puissants. « Ma mémoire est, clame le poète, du plus loin que je la ressens de douleur et d’espérance. A chaque fois renouvelée, à chaque fois la même, de douleur et d’espérance. Et ma mémoire est d’esclavage, espérance de liberté. Et ma mémoire est de colonisation, espérance d’indépendance. Et ma mémoire est d’indépendance, la liesse est encore l’espérance trahie sur le règne des dictatures et autres impostures. »

    Un triptyque de douleur et de dépassement

    Les trois volumes se lisent comme une pièce de théâtre en trois actes, un triptyque de douleur qui égrène le passé, le présent et l’avenir (incertain) du monde dominé, en l’occurrence de Madagascar. Son passé est un tas de décombres, composé du triptyque esclavage-colonisation-dictature. D’où l’intitulé du premier volet : Des ruines. « Ne suis que vestiges, se lamente le narrateur, ce qui tient encore debout d’un pays qui ne fut pas, d’un pays qui n’est pas, d’un pays qui ne sera peut-être pas. Et je garde le doute – peut-être, car c’est là mon pays, le possible, l’imaginable, mais qui n’est pas encore… Je ne sais pas s’il le sera un jour. Si de mon vivant… A-t-il jamais existé ? Ruines avant d’être bâti, bâti sur rêves, l’utopie aux murs de tempête, mes colonnes s’érigent dans l’œil du cyclone. » Comment se construire sur ce champ de ruines ? Aucun espoir n’est permis, comme le suggère la scène emblématique de ce volume : un adolescent de treize ans qui, attirant le canon du militaire contre son ventre, ordonne à son bourreau de tirer : « Tire ! J’ai vécu mon enfance sous le règne de ce type, je ne vais pas vivre encore mon adolescence et ma jeunesse sous sa dictature ! »

    Le second volet du triptyque Obscena est un chant d’amour et de guérison délivré à l’enfant né sur les décombres du passé de razzias, de honte et d’humiliations. Il met en scène aussi la mère enceinte de tous les possibles, donnant naissance dans la douleur et au milieu de la laideur obscène d’une terre réduite à des « rêves avariés au firmament des empires ». L’enfant qui naît sera autiste car « les douleurs ont formé sa gorge ». Le présent ne peut être que mort-né car il se nourrit du « glauque de mes rêves sur des smogs noirs des temps noirs, le grouillis de mon corps où je pense, mon corps où je descends dans le trou de mon trou où je me triture je me tords je me tue je me tue je me tue je me tue je me tue je me tue… »

    Or, tout comme Hugo et Césaire dont ce poème s’inspire, Raharimanana est un optimiste et croit dans l’aboutissement positif de la quête pour la dignité du dominé. « Espérer c’est dénoncer déjà le présent », écrit-il dans le dernier volume du triptyque intitulé Il n’y a plus de pays. Un titre qui suggère d’emblée la fin et le dépassement des nationalismes étriqués. Dans les pages ultimes de ce volume, le poète met en scène le renversement de la mémoire aliénante rendu possible par la puissance de la parole. « Nomme et plus rien ne sera gratuit. / Derrière chaque mot un monde qui te dépassera, qui dira tout et autre chose, / Derrière chaque mot un monde qui te retracera retracera retracera / Derrière chaque mot un monde qui te retracera retracera retracera sur l’infini de tes possibles. »

    On l’aura compris, Enlacements est une œuvre difficile et exigeante. Sa pensée procède par ressassements et résonances intertextuelles (Hugo, Césaire, Baudelaire…). Située à mi-chemin entre différents genres (chant, poésie, prose et oralité), sa parole est riche en allitérations, métaphores et symboles qui constituent la véritable grammaire de l’art profondément engagé de Raharimanana.

    "Enlacements", coffret réunissant "Des ruines", "Obscena", "Il n’y a plus de pays", par Raharimanana. Editions Vents d’ailleurs. 64 pages pour chaque volume du triptyque.

     

     

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