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  • IL Y A 65 ANS

    1947

    Joseph Ravoahangy Andrianavalona, Joseph Raseta et Jacques Rabemananjara en 1947 (photo-montage Mada.pro)

    L’insurrection malgache de 1947:
    Ce qui s’est passé

    par Richard Claude Ratovonarivo | 29/03/2012

    (MADA.pro) Dans le cadre du 65ème anniversaire de la plus grande manifestation nationaliste de Madagascar, MADA.pro essaie de donner un aperçu général sur cet épisode sanglant de la lutte pour son émancipation du peuple malgache alors colonisé par la France.

    La rébellion généralisée dans tout Madagascar en 1947 a été une phase du mouvement national malgache qui n’a point désarmé depuis l’annexion du pays par les Français en 1885.

    En 1947 d’ailleurs, les circonstances sont favorables à une rébellion. Circonstances intérieures : éveil politique évident de la population dû à l’oppression toujours grandissante de l’administration coloniale, situation économique précaire résultant de la deuxième guerre mondiale, pénurie alimentaire, pénurie de tissus et de produits importés, impopularité de l’Office du riz réglementant la consommation locale de ce produit de base pour l’alimentation des Malgaches. Circonstances extérieures : désagrégation de l’influence française, abandon de la Syrie et du Liban, reconnaissance de la souveraineté d’une ancienne colonie française, devenue République démocratique du Vietnam et la poursuite de la guerre en Indochine.

    L’INFLUENCE DU MDRM

    Mais quelle est la situation politique à Madagascar en 1947 ?

    Un petit retour en arrière tout d’abord. On sait qu’après la deuxième guerre mondiale, Madagascar a bénéficié comme les autres colonies de profondes réformes de structure. La charte de San Francisco, la conférence de Brazzaville, annonçaient déjà l’approche d’une ère où les peuples colonisés seraient appelés à prendre une part prépondérante à la gestion de leurs affaires. Aussi, depuis la fin de l’année 1945, trois députés malgaches siègent à l’Assemblée nationale française. Ces députés – Joseph Ravoahangy Andrianavalona, Joseph Raseta et Jacques Rabemananjara – sont les leaders du parti du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM) dont le but était de restaurer l’indépendance.

    En 1947, des élections sénatoriales sont prévues le 30 mars, l’administration coloniale fonde le Parti des déshérités de Madagascar (PADESM), groupant surtout les côtiers. La création de ce nouveau parti paraît une mesure de division tendant à opposer les populations côtières à celles des hauts-plateaux. Quoi qu’il en soit, le MDRM a toujours l’appui inconditionnel de la masse et est certain de remporter les élections.

    Le PADESM n’a pas réussi à prendre racine dans la population mais, excédés par les entraves mises à l’action des députés, souvent aussi frappés par la répression qui se développe de plus en plus, certains adhérents du MDRM en viennent à penser que leur parti ne pourrait pas être capable d’amener les changements qu’ils attendent.

    Ils en viennent donc à envisager la création de sociétés secrètes que l’on désignera plus tard sous les noms de Pari nationaliste malgache (PANAMA) et de Jeunesse nationaliste malgache (JINA). Mais au total, le nombre des membres de ces organisations secrètes reste fort réduit. Quelques centaines, un millier peut-être dans l’ensemble de l’Ile.

    Telles sont les conditions dans lesquelles surviennent (la veille des sénatoriales), les événements du 29 mars 1947, donnant le coup d’envoi à la révolte, la plus violente et la plus meurtrière que Madagascar ait connue dans sa lutte pour l’émancipation.

    EN TACHE D'HUILE

    Le 29 mars 1947, à minuit, des incidents graves éclatent à Madagascar. Le camp militaire de Moramanga est attaqué et des armes y sont prises. A Sahasinaka, Vohipeno, Manakara, Ambatondrazaka, quelques dizaines de colons sont massacrés. A Fianarantsoa, la ligne électrique desservant la ville est coupée. A Diego- Suarez, une bande armée tente un coup de main sur un dépôt d’armes. A Antananarivo, toutefois, la tentative de rébellion avorte : le lieutenant Randriamaromanana qui devait en prendre la direction la décommande au dernier moment.

    Le dimanche 30 mars, l’état de siège est appliqué à ces districts troublés où des colonies sont envoyées de la capitale pour tenter de garder la situation en main. Cet état de siège devait par la suite être appliqué sur toute l’île, car la rébellion s’étend en tache d’huile.

    L’action militaire décisive contre la révolte commence en août 1947. En effet, après que le Parlement français eut discuté sur l’affaire de Madagascar et accordé sa confiance au gouvernement, celui-ci décide des envois massifs de renforts à partir de la Réunion, de Djibouti (Sénégalais) et d’Afrique du Nord (Algériens et Marocains). Des avions sont prélevés d’Afrique équatoriale française, de France et de Tunisie. Enfin, diverses unités navales sont chargées de surveiller les points de la côte Est pour parer à tout débarquement. Le bruit court, en effet, que les Etats-Unis, favorables à l’indépendance de Madagascar, octroierait une aide matérielle...

    En fin de compte, c’est un total de dix-huit mille hommes qui pourchassent dans les forêts et les brousses des insurgés ne possédant que des armes de fortune : fusils de guerre et de chasse, haches, coupes-coupes et surtout sagaies. Les forces d’intervention ne s’en prennent pas uniquement aux insurgés mais aussi aux populations civiles qui n’ont d’ailleurs d’autre issue que grossir les rangs des rebelles.

    UNE REPRESSION BESTIALE

    Dans son ouvrage Contribution à l’histoire de Madagascar, Pierre Boiteau nous révèle des faits démontrant le caractère inhumain et bestial de la répression :

    -Des trains blindés, armés de mitrailleuses, circulent sur la voie ferrée Tananarive-Tamatave (longue de près de 400 km) et abattent sans sommation tous les paysans, hommes et femmes, qu’ils rencontrent. Dans une petite gare de cette même ligne de chemin de fer, cinq à six cents Malgaches sont entassés pendant trois jours et trois nuits, couchés à plat ventre. Dès qu’un homme bouge, des rafales partent, tirant dans le tas. Dix, vingt, trente, quarante prisonniers à la fois : cent cinquante environ sont ainsi tués.

    -Dans le district d’Ambatondrazaka, les responsables du MDRM et tous les intellectuels, médecins, instituteurs, etc., sont arrêtés tandis que leurs maisons sont incendiées ou détruites à la dynamite. Plusieurs sont exécutés sommairement. Les autres sont empilés dans trois wagons à bestiaux portes scellées. Pendant trois jours, ils vont rester ainsi, sans boire ni manger, dans une atmosphère de fournaise. Ils arrivent enfin à Moramanga. Le commandant Joubert fait mettre en batterie ses autos canons. Les wagons sont criblés de projectiles jusqu’à ce qu’il n’y reste pas un survivant.

    -Six habitants d’Ambohimanga-Masokasina, arrêtés à Mananjary, sont embarqués de force dans des avions et lancés vivant sur leur village.

    -Des centaines de villages entiers sont incendiés notamment à Moramanga.

    -A Mananjary, cinquante-trois patriotes dont six femmes, arrêtés comme simples suspects, sont assassinés en masse dans la prison civile par les troupes renforcées par les colons français en armes...

    C’est que, ce ne sont pas uniquement les forces d’intervention qui massacrent les Malgaches mais aussi les colons français qui ont été armés. Dans les villes, ils parcourent les rues, armés jusqu’aux dents, mettent des mitrailleuses en batterie dans le hall de leurs cafés et se livrent au pillage des magasins et des maisons malgaches. Dans son troisième numéro du 5 septembre 1947, le journal L’avenir de Madagascar publie même cette exigence de Liotard, président de la ligue dite « des intérêts franco-malgaches » : « vingt mille Malgaches exécutés dans le vingt-quatre heures, au hasard des rencontres ».

    DES MILLIERS D'ARRESTATIONS

    Par ailleurs, des milliers d’arrestations sont effectuées. Déjà, le lendemain du 29 mars 1947, après l’annonce à Radio-Tananarive que le MDRM est responsable des évènements, ce parti est dissout et ses dirigeants, parmi eux les députés Ravoahangy et Rabemananjara, sont arrêtés, en dépit de leur immunité parlementaire pour ces derniers. Seul, le député Raseta, resté en France, échappe à ces mesures. Il devait être arrêté le 6 juin 1947, à l’issue du débat au cours duquel a été levée son immunité parlementaire et transféré de Paris à Antananarivo.

    Pour justifier ces mesures qui constituent une véritable forfaiture, l’administration coloniale, dirigée par De Coppet puis De Chevigné, a recours à la méthode classique de l’amalgame des faits : la thèse politique consiste à déformer la réalité à partir des faits exacts.

    Pour appuyer ces thèses, les tortures les plus bestiales, sont mises en œuvre de façon à multiplier les «aveux». Les aveux obtenus par ces méthodes ne suffisent pas. Il faut qu’ils soient maintenus à l’instruction. Le magistrat instructeur Vergoz se fait le complice de la police, acceptant que les fonctionnaires de la Sûreté accompagnent les inculpés dans son bureau et les renvoyant à la police, s’ils reviennent sur leurs « dires ». Cette prétendue instruction se fait d’ailleurs en l’absence de tout avocat défenseur.

    UNE QUARANTAINE DE CONDAMNES A MORT EXECUTES

    Fin 1948, les forces de répression réussissent à réduire les insurgés. Elles perdront un millier d’hommes en cours de combats. D’après l’administration coloniale, la rébellion qui a donc duré deux années, a tué cent-cinquante Européens et plus de quatre-vingt mille Malgaches (abattus par les forces de répression ou morts de faim et de maladie dans les forêts). Ce dernier chiffre a certainement le caractère trop réservé d’un chiffre officiel. Aussi, beaucoup d’observateurs ont-ils estimé à plus de cent mille, le nombre des victimes malgaches.

    Dans les mois qui suivent, ont eu lieu la série de procès, taxés par la suite d’irrégularités, des milliers de rebelles (pratiquement tous les membres et sympathisants encore en vie du MDRM).

    Le procès dans lequel les principaux dirigeants du MDRM sont inculpés, s’est déroulé pendant trois mois. Six condamnations à mort (Ravoahangy, Raseta, Tata Max, Joël Sylvain, Marius Rakotovao et Rakotoarisaona) et des condamnations à des peines diverses (travaux forcés, réclusion, détention) et quelques acquittements ont été prononcés. Avec les autres procès, les tribunaux militaires et cours criminelles ont prononcé près de deux mille condamnations dont une quarantaine à de condamnations à mort mises à exécution.

    Les condamnés qui se sont pourvus en cassation contre l’arrêt des tribunaux n’ont pas eu gain de cause. Aussi, ne restait-il plus aux défenseurs que deux voies de recours : la grâce et la révision.

    La révision n’a jamais pu être obtenue. Par contre, les recours en grâce pour les six dirigeants condamnés à mort ont été acceptés. Ces derniers ont vu leur peine commuée en celle de détention dans une enceinte fortifiée. Ils ont purgé leur peine à Mohéli dans les Comores, puis, au Fort Charlet à Calvi (Corse) où ils sont transférés en octobre 1950.

    En revanche, les autres condamnés, internés au bagne de Nosy lava (îlot fort insalubre non loin de Madagascar) n’ont bénéficié d’aucune réduction de peine.

    LE PROLONGEMENT DES EVENEMENTS

    Le 6 août 1955, l’ancien député Raseta est libéré du bagne de Calvi, mais astreint à résider pendant six ans dans le département des Alpes-Maritimes. Une année plus tard (27 mars 1956), une loi d’amnistie est promulguée. Les emprisonnés de Calvi sont libérés sous condition, ainsi que l’ancien député Jacques Rabemananjara qui a été ramené quelques mois pus tôt du bagne de Nosy lava à la prison des Beaumettes à Marseille. Cependant, par une dernière manœuvre des colonialistes, l’amnistie de plein droit n’est accordée qu’aux condamnés à moins de quinze ans de détention. Près de huit cents condamnés à des peines plus graves devaient continuer à souffrir dans les prisons et les bagnes.

    Le 18 mai 1957 toutefois, le Gouvernement français annonce la libération de tous les condamnés politiques restant encore emprisonnés. Plusieurs centaines d’entre eux cependant sont encore interdits de séjour dans leur région d’origine. Ils n’ont pas non plus recouvré leurs droits civiques. Les anciens députés sont toujours astreints à résider en France.

    L’indépendance de Madagascar, accordée en 1960, devait effacer entièrement les condamnations infligées par la justice coloniale aux rebelles. Et le 20 juillet 1960, les trois anciens députés, Joseph Ravoahangy, Joseph Raseta et Jacques Rabemananjara, leaders du MDRM, rentrent à Madagascar après douze années d’exil en France.

     

     

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