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    Au nom de Jésus!

    Le nouveau paysage cultuel malgache

    Par Thompson Andriamanoro | 09/06/2010

    (MADA.pro) Midi, un mercredi comme un autre dans la rue pavée longeant un ancien cinéma de la capitale. Des passants à l’air affairé s’engouffrent dans le vieux bâtiment recyclé qui, dans moins d’une demi-heure, sera plein comme un œuf. Ici on loue le Seigneur le lundi aux premières heures pour bien commencer la semaine, les mercredis, jeudis, vendredis à la mi- journée, et bien sûr le dimanche. D’où vient donc cette fringale de spiritualité qui semble s’être emparé de la société malgache, au point de reléguer aux antiquités la querelle entre «sabbatistes» et «dimanchards» sur le vrai jour de culte ?

    Désormais toute la semaine s’y prête, certains l’expliquant par la paupérisation croissante d’une population qui n’a plus d’autre alternative que de croire au miracle. Faux car à regarder de près les adeptes de ces nouvelles Eglises, ils ne sont pas plus malheureux que les autres. Mais il serait tout aussi faux, devant le phénomène, de conclure hâtivement à un dépeuplement des grandes Eglises traditionnelles face à la nouvelle vague. Elles affichent toujours complet et ne se privent pas de le montrer lors des grandes occasions. Alors ? Une nouvelle carte de la chrétienté malgache est en train de se dessiner, remodelant de l’intérieur certaines entités qu’on croyait immuables, et repoussant les frontières de la politique des…clochers.

    LEVEZ-VOUS ET MARCHEZ !

    L.R, une presque octogénaire d’Ambatofotsy Avaradrano se souvient comme si c’était hier de ce qui était arrivé à sa grand’mère alors qu’elle-même n’avait qu’une dizaine d’années : « Mamabe était paralytique et ses pieds étaient déformés. Le prédicateur venait nous voir tous les jours pour des séances de prière et de lecture de la Bible. Et puis un vendredi il lui fit la recommandation suivante : dimanche prochain quand vous entendrez les cloches sonner, levez-vous et marchez mais ne touchez personne, car personne ne doit vous aider ». Et l’incroyable se produisit ! Dès les premières cloches, Mamabe se leva et fit trois ou quatre pas en claudiquant. Toute seule. Malheureusement, prise par l’émotion, sa fille aînée se précipita pour l’étreindre alors qu’elle ne devait toucher personne. Mamabe s’affaissa et redevint infirme comme avant, jusqu’à la fin de sa vie…

    Des exemples comme celui-ci le christianisme malgache en général, les églises réformée et luthérienne en particulier, en regorge tout au long de son histoire. Seulement ils se passaient en général « ex cathedra » car ne cadrant pas avec le modèle cultuel à l’européenne imposé par les missions, fait de retenue, d’austérité, de soumission à l’establishment. Surtout pas d’exubérance ni d’alléluia à tout va ! Même la légendaire Nenilava avait l’habitude d’officier au milieu de son cercle de Mpiandry plutôt que dans les structures figées de son Eglise.

    UN DIEU AGISSANT

    Pendant très longtemps nombre de temples prestigieux tananariviens ont effectivement rechigné à avoir des Mpiandry et autres Zanaky ny Fifohazana en leur sein car ils faisaient figure de noyaux sectaires, de vers dans le fruit. Trop dangereux. L’ancien Pasteur d’Andravoahangy Fivavahana Andrianantoandro dont la paroisse était pratiquement régentée par les Mpiandry de Manolotrony se vit accoler la réputation de magicien et finit par être exclu. Mais depuis longtemps déjà l’idée que Dieu n’est pas simplement là pour être adoré mais que c’est un Dieu agissant a fait son chemin. Celle aussi qu’on peut le vénérer autrement qu’en restant droit comme un piquet, une véritable révolution véhiculée d’une part par les adeptes du retour aux traditions artistiques malgaches, et d’autre part par la vogue du Gospel et des chanteurs évangéliques. Certes les grandes Eglises en ont profité pour se régénérer à grand renfort de synthétiseur, de batterie, de chants choraux rythmés et d’applaudissements désormais autorisés. Le Fihirana Fanampiny est en partie un recueil de louanges sur fond de musique profane. Mais, autre côté de la médaille, un véritable boulevard s’ouvrait aux autres associations cultuelles dont les plus modestes investissaient en attendant mieux les salles de classe des EPP. Au début on les a regroupées sous l’appellation globalisante de « sectes ». De l’eau a coulé depuis sous les… fonts et on utilise désormais l’expression plus conciliante d’Eglises «cadettes » ou Fiangonana Zandriny.

    LA LOUANGE PLUTÔT QUE LA CONTRITION

    Au sein du courant évangélique, certaines ont très tôt su acquérir une indiscutable respectabilité. C’est le cas du Foyer Evangélique International qui célèbre cette année son 25ème anniversaire et dont le Pasteur, M.Rakotobe est décrit en ces termes par un confrère : « Cet homme a investi des sommes astronomiques, de sa propre poche, pour son Eglise et les œuvres de Dieu en général. Je me souviens d’une visite de fraternité chrétienne que nous avions effectuée à l’ile Maurice. Nous étions quinze et M.Rakotobe a pris sur lui personnellement nos quinze billets et tous nos frais de séjour ». Au FEI il n’ya guère de place pour les artifices ou le tape à l’œil, pas d’imposition de mains ou autres mises en scène. Le style de culte, tout en louanges, met tout de suite à l’aise et rassemble le dimanche matin une communauté arc-en-ciel composée de malgaches, d’européens, d’africains.

    Jocelyn Ranjarison des Messagers Radio Evangélique MRE est de son école mais on sent derrière l’homme d’église, moderniste et fin musicien de surcroit, un manager touche-à-tout à l’américaine. Sa radio a été la toute première du genre et continue d’émettre chaque jour à partir de 4 heures du matin. La MRE attire les fidèles des autres Eglises sans pour autant leur demander de les quitter, et l’option est on ne peut plus judicieuse. Bien épaulé par le plus conventionnel Pasteur Sylvain Raherivahatraina, un ancien du Groupe Biblique des Travailleurs, Jocelyn Ranjarison aime user d’exemples plaisants très appréciés des fidèles : « Quand vous prenez l’avion, vous faites aveuglément confiance au pilote alors que vous ne le connaissez pas, vous ne le voyez même pas dans sa cabine, vous ne savez pas s’il a eu une dispute avec sa femme hier soir. Comment se fait-il que beaucoup soient sceptiques vis-à-vis de Dieu qui s’offre pourtant pour piloter leur vie ? » Une concurrence se dessine avec l’Eglise Evangélique SHINE du Pasteur Patrick Andrianarivo qui, à chaque culte, remplit en simultané et à l’aide d’un écran géant deux grandes salles de cinéma. Même style, même cible. Pour ce dernier la ligne peut tenir en une phrase : « Izahay tsy mitory tsy misy porofo », nous ne prêchons pas sans preuve.

    LA PRIORITE AUX MIRACLES

    A côté de ces Eglises de louange fleurissent les associations mettant encore plus l’accent sur les œuvres pouvant être attendues de Dieu et que n’explique pas la logique humaine. Certains y verront un fonds de commerce pouvant rapporter gros, d’autres une relecture de la Bible et du Nouveau Testament en particulier. La parole au Révérend Dimy Andriason fondateur du Centre Parole Vivante CPV : « Jésus exige votre foi en Lui si vous voulez qu’Il fasse quelque chose pour vous. Croire en Jésus c’est tout simplement le laisser veiller sur vous et vous faire sortir des situations pénibles que vous traversez. Notre Père Céleste est comme tous les parents, Il prend soin de ses enfants ». Souvent les malades viennent à la recherche d’une solution miraculeuse en dernier recours après avoir beaucoup dépensé mais sans résultat dans la filière médicale classique. C’est le cas de Mme P., 40 ans, victime d’une chute qui lui a décalé une partie de la colonne vertébrale et qui a souffert le martyr pendant 5 ans. « Quand le Révérend a imposé ses mains sur moi, j’ai commencé à trembler et une chaleur a envahi mon corps. Après quelques instants je me suis senti très en forme. Rien n’était plus comme avant, les douleurs au dos avaient totalement disparu ! » Ce genre de guérison se rencontre dans beaucoup d’autres associations cultuelles, que ce soient la FM- FOI du transfuge adventiste Benjamina, les Eglises RHEMA, ou le Vahao Ny Oloko du jeune Pasteur Heritiana. Parmi les plus récentes figure le Hazo Vanon-Ko Lakana ou HVKL qui se définit plutôt comme une Mission. Lors d’une réunion, Me M. , avocate au barreau d’Antananarivo, n’a pas hésité un seul instant à monter sur la scène et témoigner : « Aujourd’hui j’ai oublié mes lunettes et pourtant je n’ai eu aucune difficulté à suivre les paroles des cantiques sur le video-projecteur ! » Mais le plus médiatisé demeure le Pasteur-Prophète-Exorciste Mailhol de l’Eglise Apokalypsy dont l’aura dépasse désormais largement les vignes du Seigneur. Il est vrai que l’homme qui a défié les esprits d’Ambondrombe veut construire la plus grande église d’Afrique dotée d’un héliport sur le toit. Et qu’il se prédit une destinée nationale au plus haut niveau pour 2013 …

    DES MISSIONNAIRES VENUS D’AILLEURS

    Du côté des missions importées et longtemps après le Jesosy Mamonjy du précurseur indo-américain Daoud, deux ont plus particulièrement marqué l’univers des « nouvelles » Eglises : l’EURD ou Eglise Universelle du Royaume de Dieu, venue du Brésil, eut une expansion fulgurante avant de connaître une fin prématurée en raison d’un acte irréfléchi perpétré à Fianarantsoa par un de ses cadres. Le Pasteur Eduardo de cette Eglise pas comme les autres car très portée sur la dime est entré dans la légende avec son exclamation « Miracle, mon ami ! » et d’autres trouvailles colorées du genre « Si tu demandes à Djiou pousse pousse, Il te donnera pousse pousse. Si tu lui demandes Mercédès, Djiou te donnera Mercédès !» Mais les brésiliens n’ont pas prêché dans le désert, leur héritage spirituel qu’on aime ou qu’on abhorre est resté. La seconde est sans conteste l’Eglise des Mormons (Eglise de Jesus Christ des Saints des derniers jours) sur laquelle nul n’aurait parié un cent au début en raison de la trop grande différence de culture et d’approche de la Bible. C’était compter sans la ténacité de ses jeunes missionnaires sillonnant deux par deux la capitale et ses alentours jusqu’au fin fond des elakelatrano. Au final, leur immense édifice principal de couleur ocre domine aujourd’hui la sortie d’Ampefiloha vers les 67Ha. The american way of winning ?

    ET TOUJOURS ISRAËL

    Dernière facette mais peut-être pas la moindre, le paysage cultuel malgache « new look » possède aussi ses extrémistes. Ils sont surtout deux que tout semble opposer, mais qui ont des points communs comme le rejet du nom de Jésus-Christ remplacé par celui d’ Iaoshua. L’Association de « l’Episkopo » Samüelson Edouard est basée quelque part à Ambohidrapeto mais ne se marginalise pas pour autant. Bien au contraire, puisqu’elle estime détenir LA Vérité. Elle possède sa propre station radio, résolument provocatrice. Son fondement, non négociable, est le refus total des Dix Commandements et de toutes les lois de l’Ancien Testament, lesquels ont été rendus caducs par la Nouvelle Alliance. Les prêches de l’Episkopo sont diffusés en boucle avec un immuable appel à ceux qui croient être chrétiens : « Sortez de là où vous êtes et où on continue à vous induire en erreur ! Quittez ces églises de la perdition et venez rejoindre les vrais Fils de Dieu ( Zanak’Andriamanitra) ! » Aux antipodes de ces thèses mais partageant leur rigidité, une Synagogue prônant le Judaïsme Messianique a pignon sur rue à Itaosy. On y enseigne inlassablement que la seule vraie religion est l’originelle et non celle revue et dénaturée par les grecs et les romains. Et le Cohen local que ne dérange pas l’étiquette « d’Anti-Christ » de la rapprocher de la pensée religieuse malgache d’avant l’introduction du christianisme. Conviction ou argumentaire clientéliste ? Il est vrai que certains idéalistes persistent à trouver aux Malgaches de lointaines racines sémites…

     

     

     

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