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  • PRESSE MALGACHE : DE LA RESTRICTION A LA LIBERTE SURVEILLEE

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    La presse malgache se consume à petit feu durant la présidence de Didier Ratsiraka.

    4. Deuxième République (1975-1992):
    «Une presse en liberté surveillée»

    Propos de Richard Claude Ratovonarivo recueillis par Sylviane Loubradou | 03/06/2011

    (MADA.pro) Ce dossier thématique concerne l’évolution de la liberté de la presse et les atteintes à la liberté d’expression à Madagascar, depuis la naissance du premier journal malgache en 1866 à nos jours. Pour en parler : Richard Claude Ratovonarivo, directeur-fondateur de MADA.pro. Editeur de presse, journaliste et enseignant en journalisme, celui-ci a effectué des recherches sur la presse malgache.

    Les propos de Ratovonarivo ont été recueillis par Sylviane Loubradou. Celle-ci s’est, pour sa part, intéressée très tôt aux problèmes des médias à Madagascar puisqu’elle a consacré à la presse malgache ses mémoires et sa thèse d’études universitaires en science politique en France.

    Dans cet entretien, il sera surtout question de l’évolution de la liberté de presse. Un sujet bien défini mais qui devrait être situé dans son contexte historique pour pouvoir être bien compris. De plus, ledit sujet est aussi placé dans son contexte politique. C’est que, l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar est souvent liée au développement politique de ce dernier.

    Ce dossier comporte cinq volets. Ceux-ci seront publiés successivement sur notre site d’information. Notons que cette série d’entretien évoque l’évolution jusqu’à l’année 2001 de la liberté de la presse à Madagascar. En raison de la crise sociopolitique qui prévaut dans la Grande Ile, la situation des médias malgaches durant le gouvernement de Marc Ravalomanana et la Transition d’Andry Rajoelina fera l’objet de deux autres entretiens qui seront publiés ultérieurement.

    Dans ce quatrième volet de notre dossier sur la presse malgache, Sylviane Loubradou interroge Richard Claude Ratovonarivo sur l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar pendant la Deuxième République.

    O MADA .pro : Dans quel environnement politique la presse malgache évolue-t-elle au cours de la Deuxième République ?

    -RATOVONARIVO : Pendant les quelques dix-sept années que durera la Deuxième République, entre 1975 et 1992, l’amiral Didier Ratsiraka se trouve à la tête du pays. Il instaure la révolution nationale démocratique malgache. De ce fait, Madagascar devient un pays révolutionnaire. Il s’éloigne alors des pays « capitalistes » et noue des relations privilégiées avec les pays « socialistes » comme l’URSS, la Chine, la Corée du Nord, la Libye, l’Algérie, l’Irak, Cuba, etc.

    L’Etat met en place un Front national pour la défense de la révolution dont les membres sont les partis politiques soutenant le régime. Ces derniers sont les seules organisations autorisées à exercer des activités politiques. Les forces d’opposition, pour leur part, n’ont pas le droit de faire entendre leur avis.

    Il faut dire que la neutralisation des opposants est confiée à la police politique, la fameuse DGID, qui s’acquitte de sa tâche en multipliant les arrestations arbitraires, les incarcérations inhumaines et les séances de tortures. Ces sinistres pratiques sont portées à la connaissance du public lors des procès politiques qui se déroulent vers la fin du régime ratsirakien sous la pression des bailleurs de fonds, ne voulant offrir leurs aides qu’aux pays respectant notamment les droits de l’homme. Par ailleurs, les journaux profitent de l’occasion pour publier les témoignages des rescapés des geôles de la DGID. Ces témoignages sont tout simplement bouleversants, révoltants et accablants pour le régime révolutionnaire.

    Mais la plus grave atteinte aux droits de l’homme perpétrée par le pouvoir révolutionnaire est sans conteste l’acharnement bestial des forces de l’ordre pour arrêter la marche vers le Palais présidentiel le 10 août 1991 de près d’un million de manifestants réclamant le départ du président Ratsiraka. Celui-ci commande en personne les opérations qui consistent notamment à tirer sur la foule à partir d’un hélicoptère et en faisant de telle sorte que, en se dispersant, les manifestants soient obligés de s’enfuir à traves des champs truffés de mines. Cette sinistre opération fait officiellement des dizaines de morts et des centaines de blessés.

    O Il faut dire qu’une lutte populaire a permis de mettre un terme au régime révolutionnaire.

    -Soutenue par le FFKM (Conseil œcuménique des Eglises chrétiennes de Madagascar) qui a renforcé son importance en raison de l’existence durant toute la période révolutionnaire de la liberté de culte, la lutte populaire menée par les forces démocratiques du pays à partir de 1990 aboutit à la fin du régime totalitaire de Didier Ratsiraka et à l’instauration de la démocratie à Madagascar. En fait, un nouveau régime, démocratique et libéral, dirigé par le président Albert Zafy, est mis en place à partir de 1992.

    O Au cours de la Deuxième République, l’opposition n’a pas voix au chapitre. En conséquence, la notion de liberté a dû en prendre un coup durant cette période ?

    -Un régime liberticide s’est installé à Madagascar entre 1975 et 1992. En fait, différentes sortes de liberté sont accordées aux tenants du régime qui se font appeler «révolutionnaires». Il en est ainsi de la liberté de mouvement (droit qu’a chaque citoyen d’aller et venir sans entraves sur le territoire national), de la liberté de réunion (pouvoir accordé aux individus de se réunir dans un endroit ouvert à tous sans avoir à solliciter une autorisation préalable), de la liberté syndicale (pouvoir accordé aux individus de constituer des syndicats, d’adhérer ou non à un syndicat), de la liberté d’opinion , de penser (droit pour chacun d’exprimer ses pensées, ses croyances). Mais, ces libertés sont refusées ou tout au plus tolérées, occasionnellement et avec maintes entraves, aux opposants taxés de «réactionnaires».

    O Dans ces conditions, dans quelle situation se trouve la presse malgache pendant la Deuxième République ?

    -Avant l’avènement du président Didier Ratsiraka, la presse malgache comptait une dizaine de quotidiens, une quinzaine d’hebdomadaires et quarante autres périodiques. En raison de trente-cinq mille exemplaires diffusés par jour, ces journaux touchaient un habitant sur cent-cinquante, ce qui avait placé cette presse au quatrième rang sur le continent africain, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria et Maurice.

    Au terme de l’ère révolutionnaire, il n’existe plus à Madagascar que deux quotidiens (Midi Madagasikara et Madagascar Tribune) ; trois hebdomadaires (Lakroa, DMD et Imongo Vaovao) ; et quelques périodiques (Revue de l’Océan Indien, Jureco, Maresaka, Mada Economie). Il s’agit là des journaux privés, car toutes les publications gouvernementales, dont le quotidien Atrika, les hebdomadaires Vaovao et Tolombahoaka, et enfin, le périodique Madagascar renouveau, ont cessé de paraître au cours de l’année 1984. En fait, l’Etat a préféré privilégier les moyens audiovisuels, à savoir la télévision et la radio nationales, pour véhiculer les informations le concernant et faire sa propagande.

    Cette situation est le reflet de la conjoncture difficile que traverse la presse locale durant la Deuxième République. Les raisons ? En premier lieu : la mévente généralisée des journaux en raison de la baisse continue du pouvoir d’achat de la population. Ensuite, la pénurie chronique de papier et de fournitures d’imprimerie que l’insuffisance des devises étrangères empêche d’importer. Enfin, la crise économique a rendu quasi inexistant le marché publicitaire. Mais ces problèmes doivent être liés à deux maux qui, de tous temps, ont limité la diffusion de journaux malgaches : d’une part, l’insuffisance de lecteurs due au nombre trop élevé d’illettrés et, d’autre part, une distribution déficiente qui privilégie les citadins au détriment des ruraux (80 % de la population) en raison des difficultés de communication entre les régions. Cette situation a, du reste, donné à la radio et à la télévision une large audience. Les journaux de ces moyens audiovisuels, appartenant à l’Etat, font d’ailleurs une concurrence sérieuse à la presse écrite. Ce qui fait dire à un jeune cadre : « Tous les médias malgaches distillent les mêmes nouvelles. Alors, autant les connaître rapidement par la voie des ondes ou avec des images à travers le petit écran ».

    O La presse malgache est victime de l’uniformisation de l’information pendant la Deuxième République. Mais, n’a-t-elle pas aussi rencontré d’autres difficultés pendant cette période ?

    -L’information tend en fait à s’uniformiser. La quête des informations inédites auprès des responsables s’avérant quasiment impossible pour les journalistes des publications privées, ceux-ci ne peuvent que se rabattre sur les faits du jour, qu’ils exploitent sous forme de compte-rendus ou de commentaires. Rares sont, par ailleurs, les grandes enquêtes ou reportages propres à chaque publication; Une lacune qui s’explique par le manque de professionnalisme de la majorité des journalistes en exercice : le Centre de Formation des Spécialistes de l’Information d’Antananarivo (CFSI) a fermé ses portes en 1974, aussi, la nouvelle génération de journalistes malgaches a-t-elle été formée uniquement « sur le tas ».

    Mais d’autres raisons, essentiellement d’ordre matériel, empêchent les journalistes d’exercer convenablement leur métier. Ainsi, un rédacteur en chef m’a raconté que pendant des mois, sa rédaction se débat dans des situations inextricables : « Nos deux véhicules sont sur cale, faute de pièces détachées ; notre téléphone et notre télex ne marchent pas du fait de la vétusté du réseau téléphonique de notre ville ; nos magnétophones sont inutilisables à cause de la pénurie des piles électriques… Dans de telles conditions, il faut être franc : le cœur n’y est plus ! ». A croire que, durant la Deuxième République, la publication de chaque numéro d’un journal malgache relève d’un miracle sans cesse renouvelé.

    O Mais il ne s’agit pas là de la préoccupation majeure des journalistes malgaches ?

    -Leur grand souci quotidien relève, sans conteste, de la pratique périlleuse d’un dosage subtil de leurs propos pour faire coexister leur conception de la liberté d’expression reconnue par la Constitution et l’exigence de la censure officielle, exercée par des fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur à partir d’un journal déjà imprimé. On n’écrit pas ce qu’on veut. Après plusieurs années de censure, on connaît à peu près ce qui est publiable et ce qui ne l’est pas. Alors, les journalistes font de l’autocensure. Malgré tout, ils tombent souvent dans le panneau. Car finalement, nul ne peut prévoir les foudres d’une censure tatillonne. Quand ce n’est pas un texte entier qu’on est obligé de supprimer, c’est un paragraphe ou une phrase, avec obligation, pour l’éditeur, de ne pas laisser le moindre espace blanc apparaître sur le journal. Parfois, ce sont des titres qu’on change ou des illustrations qu’on « fait sauter », telle, par exemple, celle montrant une vue panoramique d’un port, ce dernier étant considéré comme point stratégique.

    Mais les rédactions appréhendent surtout le silence qui leur est imposé pour des affaires concernant, entre autres, certains faits divers. Ceci a été le cas pour l’assassinat d’un frère canadien à Antananarivo et d’un prêtre italien à Moramanga, et pour la rixe entre deux bandes de jeunes, qui a fait une trentaine de morts dans la capitale. Pour cette dernière affaire, l’embargo demeure encore plus incompréhensible que des milliers de gens en ont été témoins. Dans ce cas précis, ce genre de mesure s’avère fort préjudiciable aux journaux, car c’est leur crédibilité qui risque d’être mise en cause, d’autant que les stations de radios étrangères, captées à Madagascar, avaient immédiatement diffusé la nouvelle.

    O Est-ce à dire que les censeurs commettent des abus ?

    -Je n’hésite pas à répondre par l’affirmative. Un périodique a disparu à force d’être bloqué par la censure, pendant des semaines, voire des mois, avant d’obtenir un visa de publication. A maintes reprises et à tous les niveaux, le directeur de ce périodique a essayé de connaître les raisons de ces retards répétés ; on lui a toujours répondu qu’une mesure de censure demeure une prérogative de l’Etat, et qu’il n’y a pas à donner d’explication sur une décision en la matière.

    Il faut préciser que le directeur du journal Maresaka, se sentant « victime innocente » de la censure, a intenté un procès contre l’Etat pour « abus de pouvoir, atteinte à la liberté de presse et d’opinion ». Il n’a pas eu gain de cause. Sa requête a été rejetée par la Cour suprême qui, dans les motifs invoqués, a largement tenu compte du réquisitoire du commissaire de la loi. Ce dernier a précisé devant la haute juridiction que « la liberté d’expression et de presse est garantie aux citoyens quand elle est exercée conformément aux objectifs de la Révolution, aux intérêts de la collectivité, et en vue d’affermir la démocratie nouvelle pour l’avènement d’un Etat socialiste ». Et le magistrat d’ajouter : « Il y a donc une différence entre les articles de presse dans un pays révolutionnaire et socialiste et un pays qui ne l’est pas. Chez nous, les articles qui visent à ébranler la foi en la République ou l’élan entrepris pour activer son processus risquent de faire l’objet d’un refus compréhensible ».

    O Quelle conclusion peut-on tirer après cette évocation de la situation de la presse malgache ? -Confrontés à maints problèmes matériels et excédés par une censure tatillonne, les journaux de Madagascar perdent des lecteurs et n’arrivent pas à en attirer de nouveaux. A ce rythme, la presse malgache se consume à petit feu durant la Deuxième République et les rares titres paraissant encore à l’époque sont des publications condamnées qui bénéficient d’un sursis.

     

     

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