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  • PRESSE MALGACHE : DE LA RESTRICTION A LA LIBERTE SURVEILLEE

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    L'ancien président Albert Zafy

    5. Troisième République (1992 - 2001):
    «Une liberté de presse méritée pour les journalistes»

    Propos de Richard Claude Ratovonarivo recueillis par Sylviane Loubradou | 13/06/2011

    (MADA.pro) Ce dossier thématique concerne l’évolution de la liberté de la presse et les atteintes à la liberté d’expression à Madagascar, depuis la naissance du premier journal malgache en 1866 à nos jours. Pour en parler : Richard Claude Ratovonarivo, directeur-fondateur de MADA.pro. Editeur de presse, journaliste et enseignant en journalisme, celui-ci a effectué des recherches sur la presse malgache.

    Les propos de Ratovonarivo ont été recueillis par Sylviane Loubradou. Celle-ci s’est, pour sa part, intéressée très tôt aux problèmes des médias à Madagascar puisqu’elle a consacré à la presse malgache ses mémoires et sa thèse d’études universitaires en science politique en France.

    Dans cet entretien, il sera surtout question de l’évolution de la liberté de presse. Un sujet bien défini mais qui devrait être situé dans son contexte historique pour pouvoir être bien compris. De plus, ledit sujet est aussi placé dans son contexte politique. C’est que, l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar est souvent liée au développement politique de ce dernier.

    Ce dossier comporte cinq volets. Ceux-ci seront publiés successivement sur notre site d’information. Notons que cette série d’entretien évoque l’évolution jusqu’à l’année 2001 de la liberté de la presse à Madagascar. En raison de la crise sociopolitique qui prévaut dans la Grande Ile, la situation des médias malgaches durant le gouvernement de Marc Ravalomanana et la Transition d’Andry Rajoelina fera l’objet de deux autres entretiens qui seront publiés ultérieurement.

    Dans ce cinquième volet de notre dossier sur la presse malgache, Sylviane Loubradou interroge Richard Claude Ratovonarivo sur l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar pendant la période allant de 1992 à 2001 de l’actuelle Troisième République.

    O MADA.pro : Quelles sont les circonstances politiques qui influent sur le développement de la presse malgache durant l’actuelle Troisième République ?

    -RATOVONARIVO : Le mouvement des forces vives qui a paralysé le pays par une grève générale de plusieurs mois met fin en 1992 au régime révolutionnaire de Didier Ratsiraka. Le gouvernement de transition qui est alors mis en place, organise un forum national et fait plébisciter sa politique démocratique et libérale par l’adoption au referendum d’une nouvelle Constitution marquant par ailleurs la naissance de l’actuelle Troisième République.

    Aux élections présidentielles qui sont organisées par la suite, Ratsiraka se présente encore, mais c’est le candidat des Forces vives, en l’occurrence Albert Zafy qui est élu.

    La Troisième République naissante est marquée par une instabilité politique incessante. Due à la mise en place d’un régime parlementaire qui s’est voulu à l’opposé d’un régime présidentiel fort comme au temps de la Révolution. En fait, le Parlement se permet, d’une part, de démettre quatre premiers ministres en dix-huit mois et, d’autre part, d’empêcher pour la première fois dans l’histoire politique du pays, le président de la République à exercer ses fonctions. Cet empêchement entraîne l’organisation en 1996 de nouvelles élections présidentielles au cours desquelles s’opposent de nouveau Albert Zafy et Didier Ratsiraka. Abandonnant les idées révolutionnaires et adoptant les thèses du libéralisme et de la démocratie prônées par ses adversaires politiques, ce dernier est élu cette fois-ci. Mais il s’empresse, dès son retour au pouvoir, à restaurer un régime présidentiel fort en modifiant par référendum plusieurs articles de la Constitution de la Troisième République. Conséquence : le mandat du président Ratsiraka est marqué par une stabilité politique certaine. Cette situation permet au parti présidentiel AREMA d’avoir la majorité dans toutes les assemblées (nationale, provinciale, municipale et sénatoriale).

    Après vingt-deux ans d’exercice du pouvoir au sommet de l’Etat, le président Ratsiraka ne veut pas tirer sa révérence. Pour la énième fois, il se représente alors aux élections présidentielles du 16 décembre 2001. Pour sa part, l’opposition va en ordre dispersé à ce scrutin. C’est que, elle est minée par la division en raison des luttes que se livrent ses dirigeants pour le leadership du mouvement. En raison de ces problèmes politiques, l’électorat malgache a préféré choisir un candidat non politique pour diriger le pays. Il s’agit de l’opérateur économique Marc Ravalomanana.

    O Pouvez-vous dresser le panorama de la presse malgache au cours de l’actuelle Troisième République ?

    -Il faut mettre à l’actif de la Troisième République ou plus exactement du gouvernement d’Albert Zafy, la libéralisation des ondes hertziennes utilisées pour la diffusion des émissions de radio en modulation de fréquence et de télévision. Cette mesure a permis au paysage médiatique malgache de connaître de profondes mutations. En fait, on recense en 2001 à travers Madagascar cent-vingt stations radiophoniques contre deux en 1992. Une vingtaine d’entre elles émettent à Antananarivo. Il s’agit de : RNM et Radio université (radios publiques), RTA, Ma-FM, Korail, Antsiva, Radio Mada, Radio feon’ny merina, Radio Don Bosco, RLI, Ravinala, Tsioka vao, Aceem radio, Farimbona, Radio Tana , Fréquence plus, Alliance FM, Radio Fahazavana, Top radio, Record (radios privées), et enfin, RFI, BBC et VOA (radios internationales).

    Concernant la télévision, la capitale malgache n’a possédé qu’une seule chaîne en 1992. Mais, en 2001, elle compte une chaîne publique (TVM), cinq chaînes privées (MA TV, RTA, Record, TV plus, Ravinala) et une soixantaine de chaînes satellitaires en qualité numérique (TVF, Canal satellite, Parabole Madagascar/TPS). En province, chaque grande ville possède aussi une ou deux, voire trois chaînes de télévision.

    Le développement des moyens audiovisuels d’information n’est pas étranger au changement perçu au niveau de la presse écrite. En fait, de nombreux titres comme les quotidiens Midi Madagasikara, Gazetiko, L’Express de Madagascar et Madagascar Tribune ou les périodiques Revue de l’Océan Indien et News magazine se modernisent. Afin d’être plus performants, ces derniers investissent énormément dans des équipements modernes de fabrication comme la rotative ou l’imprimerie numérique permettant le tirage en couleurs quadrichromie et renouvellent leurs matériels informatiques. Quant aux petits journaux confectionnés d’une manière artisanale, ils disparaissent ou rencontrent des difficultés pour paraître. Signe des temps : les petites publications d’information récentes choisissent toutes la formule peu onéreuse du bulletin ou de la lettre d’information afin de pouvoir exister.

    En 2001, Madagascar est bel et bien entré dans l’ère de la communication moderne. L’existence sur Internet de quelques sites des journaux malgaches en est une autre illustration. Mais l’utilisation par la presse malgache des nouvelles technologies de l’information est encore à ses débuts. Et les internautes qui s’y intéressent se recrutent surtout à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays où ils sont encore au nombre de onze mille.

    O La profusion du son, de l’image et de l’écrit au niveau de l’information de masse durant l’actuelle Troisième République laisse-t-elle indiquer que la presse malgache jouit maintenant d’une véritable liberté ?

    -La liberté d’expression étant garantie par la Constitution de la Troisième République, la presse malgache est aussi libre qu’elle peut l’être dans un pays démocratique pendant le dernier mandat du président Ratsiraka.

    Mais, lors d’une réunion tenue en juin 2000 à Antananarivo pour permettre de jeter les bases d’une nouvelle loi sur la communication, les journalistes ont été unanimes pour dénoncer la velléité des responsables ministériels de museler la presse. Cette crainte est renforcée par le fait que la radio et la télévision nationales fonctionnent comme un service gouvernemental au lieu d’être un service public, sauf pendant les périodes de campagne électorale. En fait, les journaux parlés de la RNM et les journaux télévisés de la TVM ne parlent que des faits et gestes des tenants du régime et ignorent les activités des opposants. De plus, ces derniers ne sont pas invités à des émissions politiques ou à des débats contradictoires.

    Les inquiétudes des journalistes ont suscité des polémiques. A tel point que le président Ratsiraka en personne est intervenu dans le débat. Il a indiqué qu’il n’y aura pas de censure de la presse tant qu’il restera à la tête de l’Etat.

    Les journalistes malgaches ont-ils pris pour argent comptant les déclarations présidentielles ? Difficile à dire, car nul n’ignore que le président Ratsiraka a imposé à Madagascar la censure de la presse dix-huit années durant lors de la période révolutionnaire. Quoi qu’il en soit, restaurer la censure de la presse n’est pas aisée par les temps qui courent. C’est que, censurer la presse à l’ère de l’Internet dans un pays de surcroît libéral et démocratique est une incongruité certaine. Or, cette incongruité pourrait par ailleurs porter préjudice à la politique économique menée par Madagascar avec le concours des bailleurs de fonds étrangers qui conditionnent leurs aides au respect notamment des fondements de la démocratie comme la liberté d’expression par les pays bénéficiaires de leur soutien.

    O La censure officielle n’existe pas. Existe-t-il néanmoins d’autres entraves à la liberté de la presse ?

    -La censure directe est passée de mode. Mais les voies sont infinies pour neutraliser les voix discordantes. C’est ainsi qu’en juin 1999, pour avoir déplu à un très haut personnage de l’Etat, la distribution à bord des avions de la compagnie aérienne nationale Air Madagascar des exemplaires du mensuel Jureco a été interdite, mettant ainsi fin à une pratique ayant duré plus d’une décennie.

    Mais d’autres faits rapportés par l’Ordre des journalistes et les multiples associations professionnelles des journalistes sont moins anecdotiques. Ces groupements s’insurgent contre les abus de l’administration. Ainsi, ils reprochent au gouvernement les mesures discriminatoires qu’il prend au niveau de l’emploi à l’encontre des journalistes fonctionnaires n’appartenant pas à la mouvance présidentielle. En effet, ces derniers ne reçoivent pas d’affectation à des postes convenant à leur capacité professionnelle ou sont obligés d’abandonner leurs fonctions et « mis au placard » parfois pendant plusieurs années. Les organisations de presse protestent aussi contre les intimidations dont sont victimes les journalistes de la presse privée. En fait, ceux-ci sont convoqués et enquêtés par la police dés qu’ils publient les résultats de certaines investigations politico-économiques mettant en cause .des personnages ou des entités proches du pouvoir.

    Les gouvernements ne sont pas les seuls à porter atteinte à la liberté de la presse. En provinces, des stations de radio sont saccagées et des journalistes sont agressés et blessés grièvement par des hommes de main exécutant les basses besognes des personnalités qui n’ont pas apprécié le traitement des informations les concernant par la presse locale. Dans la capitale, un jeune journaliste a même trouvé la mort il y a quelques années à la suite de l’agression dont il a été victime. L’enquête policière qui en a suivi n'a pas pu établir si ce crime a une relation avec le reportage que la victime a réalisé peu avant sa mort à Ilakaka où une grande effervescence régnait en raison de l’exploitation sauvage d’un grand gisement de saphir.

    A noter que les procès intentés contre les journalistes par les autorités ou des particuliers ne manquent pas. Les audiences sont alors suivies par toute la corporation de journalistes et médiatisées à outrance. De plus, l’Ordre des journalistes assiste toujours ses membres qui sont trainés devant un tribunal.

    O Objectivement parlant, la presse malgache mérite-t-elle aujourd’hui de recouvrir entièrement sa liberté ?

    -A Madagascar, la liberté de presse est le résultat d’une longue lutte menée inlassablement, hier comme aujourd’hui, par les journalistes et les gens de bonne volonté. Toute entrave à cette liberté de presse n’est pas justifiée.

    Primo : la presse malgache ne mérite pas d’être censurée car elle compte aujourd’hui des éditeurs de presse privilégiant de plus en plus les journaux d’information aux journaux d’opinion. Ce qui rend les journaux actuels moins agressifs et plus rassembleurs. La mutation de bon nombre d’entreprises de presse en véritables industries est à l’origine de cette évolution.

    Secundo : la presse malgache mérite d’être libre car elle possède maintenant beaucoup de journalistes compétents et conscients de leur responsabilité. C’est que, désormais, bon nombre d’entre eux travaillent non plus en amateurs, mais en véritables professionnels des médias. L’existence d’une filière de formation journalistique à la faculté des lettres d’Antananarivo qui a déjà sorti plus d’une centaine de jeunes journalistes diplômés d’une maîtrise en journalisme, y est pour quelque chose.

    Les éditeurs de presse et les journalistes de Madagascar méritent donc le respect et la reconnaissance de tous. Il en est de même pour les auditeurs des radios, les téléspectateurs des télévisions et les lecteurs des journaux qui devraient dorénavant être considérés comme un public adulte, capable lui-même de faire le tri dans la production journalistique entre le bon grain et l’ivraie, au lieu et à la place des gouvernants.

     

     

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